Evelina de Fanny Burney

Ai-je assez béni le jour où, flânant sur le marché de Dieppe, par un beau jour d'escapade à la mer, j'ai déniché cette perle dans les bacs d'un bouquiniste planté au pied de la cathédrale ?


Attirée par la figure ô combien romantique de la 1ère de couverture, j'ai feuilleté quelques pages, découvrant un récit épistolaire, ce qui était loin de me déplaire. Et bien, je l'affirme bien fort : bonne pioche ! 


Evelina est un roman qui par sa forme et sa trame m'a totalement séduite. Dévoré en quelques heures, ce roman permet au lecteur de suivre les premiers pas dans le monde d'une jeune innocente, pupille d'un clergyman, à l'ascendance volontairement gardée dans l'ombre du mystère et aux espérances contrariés par le destin. Sa rencontre avec le noble lord d'Orville malmènera le pouls des lecteurs fans d'Austen et de la période géorgienne. Imaginez un instant une Catherine Morland rencontrant un Fitzwilliam Darcy... hum, j'en ai déjà trop dit ! Mais, ne serait-ce pas un certain Mr Willoughby que j'aperçois là-bas, jouant les indélicats auprès de notre belle ingénue ? 


Pour le savoir, procurez-vous le livre et, à cet égard, je vous dis bon courage !

La joie de vivre d'Emile Zola

Toute la finesse, tout le talent et toute la profondeur de Zola sont réunis dans l'ironie éclatante de ce titre prometteur "La joie de vivre" qui introduit l'un des romans les plus noirs de sa série des Rougon-Macquart.

Que dis-je "ironie" ? Ce cynisme est d'autant plus poignant qu'il succède au flamboyant et coloré "Au bonheur des Dames", le moins noir des vingt volumes de l'histoire sociale de cette famille corrompue par sa nature même.

Souvenez-vous de Pauline, la petite fille grasse et rieuse du "Ventre de Paris", l'enfant unique du couple Quenu, charcutiers aux Halles. Orpheline, confiée aux Chanteau qui vivent en Normandie et qui ont désormais la quasi mainmise sur la fortune colossale dont elle a hérité, Pauline, va devenir, sous la plume du grand Zola, l'incarnation de l'abnégation engendrant la désillusion. 

De cette enfant en pleine santé et qui se trouve privée de toute autorité sur sa propre existence, la vie et les choix iniques de ses tuteurs (surtout ceux de l'ambitieuse Mme Chanteau) vont faire une jeune femme fragile en proie à tous les coups du sort.

Les figures de femmes que brosse Zola sont assez terrifiantes et portent au pessimisme comme l'ensemble du récit. Les hommes ne sont pas plus reluisants mais les femmes laissent vraiment transparaître avec exacerbation leur jusqu'au-boutisme, leur volonté de s'élever ou se s'abaisser. Comme toujours dans les romans zoliens, les personnages ne font pas les choses à moitié et Pauline se fera tondre jusqu'à abandonner sa seule "joie de vivre", son amour pour son cousin Lazare qu'elle poussera dans les bras de sa rivale.

"La joie de vivre", c'est aussi le constat que le fort a raison du faible. La manipulatrice tutrice qui avait été désignée pour tenir le rôle de tendre substitut de mère, révélera un monstre d'égoïsme et de protectionnisme pour son fils, au détriment de tout autre être.

Avec tout le lyrisme dont l'auteur est coutumier, le récit se déploie au grand air des falaises normandes mais n'en demeure pas moins aussi oppressant que s'il se déroulait dans les rues grises de Paris.

Le bourgeois gentilhomme de Molière

Peu de scènes de théâtre ont eu autant de succès auprès de moi que la leçon de prononciation que Mr Jourdain reçoit de son maître de philosophie ! 
(Acte II, Sc. 4)

Le pragmatisme de Mme Jourdain et ses "coups bas" sont excellents et tellement représentatifs des relations conjugales d'un temps où, dans les classes aisées de la société, on ne se mariait que par intérêt et on s’accommodait tant bien que mal du conjoint qu'on vous avait choisi.

Pour goûter tout le piquant d'une telle comédie qui se veut la parodie sans fard de l'arrivisme bourgeois, il faut se plonger dans le contexte social et historique de ce 17ème siècle où l'ascension de la bourgeoisie et de la noblesse dite "de robe" (en opposition à l'aristocratie, noblesse dite "d'épée") prend tout son essor, posant bien avant les écrits des Lumières les bases solides sur lesquelles s'appuiera 120 ans plus tard la Révolution Française.

Il faut imaginer ce que devaient être les premières représentations de cette pièce avec Molière dans le rôle principal (lui-même étant né de cette riche bourgeoisie dont il connaît les utopies et s'étant hissé par son talent et son génie jusqu'à la Cour du Roi-Soleil), sur une musique de Lully, ce devait vraiment être quelque chose !

Le Portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde

Gallimard, collection Folio, traduction de Jean Gattégno

Après les très nombreux lecteurs qui ont eu le courage de poster une critique sur « Le Portrait de Dorian Gray », mon tour est enfin venu de les imiter ; je viens d'en achever la lecture. 

A mon tour donc de vous parler de cet homme irrésistiblement jeune, incroyablement beau, merveilleusement sensuel, immensément riche, impeccablement habillé et empreint d'un esprit dominateur, j'ai nommé... Christian Grey ! euh, non, mille pardons, j'ai nommé... Dorian Gray !

Un personnage dont la personnalité offre bien plus de cinquante nuances et dont la complexité a toutes les chances de davantage vous séduire... 

Dans ce roman, 50, c'est le nombre de citations qu'on serait tenté d'en extraire pour en faire profiter les autres lecteurs. D'ailleurs, pour ma part, je pense que, bien que m'étant auto-disciplinée sur ce point, je n'ai jamais autant cité un roman ! Le coupable ? Oscar Wilde en personne ! qui semble avoir voulu écrire une "Anthologie des aphorismes" ! Laissant à Blaise Pascal et à François de La Rochefoucaud la paternité des recueils de maximes, notre écrivain so british a choisi le roman pour transmettre à ses contemporains quelques pensées et visées philosophiques bien senties, pour le plus grand plaisir de ses lecteurs (d'aujourd'hui).

Je ne peux pas, en conscience, mettre moins de quatre étoiles bien que seul le dernier tiers du roman m'ait véritablement captivée car, côté action, ce n'est quand même pas la panacée. « Le Portrait de Dorian Gray » est avant tout un roman psychologique ; son action est essentiellement mentale. Cependant, l'écriture est si fine, si sculptée, si savoureuse et elle atteint si bien la cible en son centre à chaque page, que, rien que pour cela, il est absolument impossible de prétendre que ce roman n'est pas bon.

Bon, il l'est, indubitablement. Déjà sa structure est audacieuse ; contrairement à Bel-Ami qui agit seul face au monde qui l'entoure, ici Dorian Gray n'est, si je puis dire, que l'un des personnages du roman ; en réalité, il y a bien trois personnages de premier plan, Lord Henry, Basil et Dorian, qui sont unis dans une formation triangulaire au centre de laquelle se trouve le véritable personnage principal de l'oeuvre : le Portrait lui-même (d'ailleurs, dans le titre original (The Picture of Dorian Gray) ou dans sa traduction, le fameux portrait est toujours écrit avec une majuscule, comme un nom propre). Cette chaîne invisible qui unit les trois hommes est solide, elle résistera même aux fractures et survivra à la mort de l'un de ses maillons. C'est une chaîne forgée par l'admiration mutuelle que les trois hommes se portent. Le Portrait est encore plus puissant qu'un miroir même s'il fonctionne à peu de choses près de la même façon. Il sert de base à Wilde pour développer une très belle thématique sur l'ego et ses répercussions dans les existences individuelles.

Dorian inspire Basil ; Basil peint Dorian ; Henry influence Dorian ; Dorian suit Henry ; une amitié pérenne lie Basil et Henry, Henry et Dorian, Dorian et Basil. Les trois hommes vouent le même culte à la jeunesse, à la beauté, à l'art, à la culture, à l'esthétisme ; les trois hommes vouent le même culte à Dorian Gray qui semble sublimer en lui tous ces trésors. La passion de Basil pour le corps, ô combien charmant, de Dorian, la passion d'Henry pour l'esprit, ô combien façonnable, de Dorian et l'amour narcissique de Dorian pour sa propre personne constituent pour Wilde le terreau idéal pour planter ses piques dans les flancs de la société anglaise de cette fin de XIXème siècle.

Et le Portrait dans tout ça, me direz-vous ? Le Portrait est là pour donner un peu d'action palpable au récit et justifier sa nature romanesque, lui épargnant ainsi le destin moins heureux qu'aurait pu connaître un « traité cynique sur la fin du romantisme en Angleterre ».

***ALERT SPOILER***

Étrangement, ce qui m'a le plus marquée au cours de ma lecture fut moins la série d'aphorismes pourtant délectables dont elle fut truffée que la découverte d'un style très sensuel. J'affirme d'ailleurs que ce roman est un roman érotique. 

Wilde, ce grand écrivain dont la vie fut mouvementée et dont la carrière littéraire fut ternie par un scandale suivi d'un procès perdu, puis qui, ayant été reconnu coupable du « crime de sodomie », fut incarcéré deux ans avant de connaître l'exil et le déclin, n'a pas hésité à décrire de façon très lumineuse et forte la passion qu'un homme peut inspirer à un autre homme et, une fois replié le paravent de l'art, il n'a pas craint de mettre à jour, noir sur blanc, des liens « d'amitié » bien proches de ceux de l'amour. Je cite Dorian quand il songe aux sentiments que Basil lui a déclarés : « L'amour qu'il lui portait - car c'était vraiment de l'amour – n'avait rien en lui qui ne fût noble ou spirituel. » Et cette déclaration d'amour du peintre à celui qui fut sa plus belle source d'inspiration est elle-même d'une grande intensité que je trouve suggestive, jugez par vous-même, je cite Basil, enflammé par ses aveux : « Les semaines et les mois passèrent, et je devins de plus en plus obsédé par toi. […] Je t'avais représenté en Pâris revêtu d'une armure raffinée, et en Adonis portant habit de chasseur et tenant un épieu poli. Le front couronné de lourdes fleurs de lotus, tu avais pris place sur la barque d'Hadrien, portant tes regards sur l'autre rive du Nil aux eaux vertes et troubles. Tu t'étais penché au-dessus d'un étang immobile, dans un bosquet grec, et tu avais vu dans le silence argenté de l'eau cette merveille qu'est ton visage. »

De surcroît, il faut bien reconnaître que le roman ne plaide pas du tout en faveur des femmes qui y sont décrites comme les créatures les plus laides, rébarbatives et sottes. Aucune ne trouve grâce aux yeux de Lord Henry et le chapitre 8 où Dorian apprend le suicide de celle qu'il aimait est imprégné de la plus franche misogynie : « - Je crains que les femmes n'apprécient plus que tout la cruauté, la cruauté pure et simple. Elles ont des instincts prodigieusement primitifs. Nous les avons émancipées, mais elles restent des esclaves qui cherchent leur maître. Elles adorent être dominées. » (Christian Grey, sors de ce corps !).

Pour en finir (car il le faut bien même si ce roman mériterait de très longs développements), je dirais que le trio pensé par Wilde avec d'un côté Lord Henry, viveur endurci qui incarne le cynisme et la corruption d'une société fantoche, d'un autre Basil, l'artiste sensible, éperdu d'idéal et empreint de compassion, et, entre ces deux-là Dorian Gray, ce dandy immuablement jeune que ses aspirations narcissiques condamnent à perdre ses illusions et à céder aux vices que sa position sociale lui présente sur un plateau d'argent, symbolise à merveille la pensée humaine dans ses doutes, ses rêves et ses contradictions.

Vent d'Est, vent d'Ouest de Pearl Buck

Comme il est stupéfiant de trouver dans un roman aussi court autant d'intensité ! Et pourtant... ce roman de l'américaine Pearl Buck, prix Nobel de littérature, à la sensibilité plus chinoise que celle d'une fille de Han, est un petit bijou de contrastes et offre un tableau sans concession de la rupture morale et sociale entre la Chine des traditions ancestrales et la Chine rattrapée par la course du Temps, de moins en moins imperméable aux influences extérieures venues d'autres civilisations. 

Haut en couleur mais aussi corseté que les pieds d'une noble dame chinoise, le récit se déroule exclusivement en deux lieux : la maison des Vénérés (les parents) des héros, nobles Chinois occupant une place privilégiée dans la société de l'Empire du Milieu, et dont la famille perpétue point par point le mode de vie traditionnel de l'élite ; et la maison de leur gendre, médecin ayant fait ses études à l'étranger et ayant épousé leur fille, comme convenu bien avant leur naissance à tous les deux.

La plongée abrupte dans le monde traditionnel chinois est absolument délectable. Avec des mots simples, évidents, l'auteur transporte son lecteur dans une autre époque, dans un décor irréel, suranné et pourtant parfaitement concret pour toute une population, riche de son passé, de sa brillante civilisation et forte de son esprit hégémonique. 

Roman de la tradition dans ce qu'elle a à la fois de beau et de passéiste, roman de la xénophobie, roman de l'intolérance menant à l'inévitable rupture, roman-fresque inoubliable.

***ALERT SPOILER***
Nous sommes dans les années 20, en Chine.

Comme l'annonce le titre, nous suivons deux histoires, liées entre elles par les liens familiaux et par la quête de l'amour et du bonheur commune aux protagonistes. Tout le récit est un long monologue, celui de la jeune Kwei-Lan qui écrit à sa soeur (bien que je n'ai pas réussi à pleinement saisir qui était son interlocutrice, sans que cela nuise à ma compréhension de l'oeuvre).

Kwei-Lan est la très jeune fille de son père et de sa Première Epouse. Son père est un grand fonctionnaire de l'Empire, il est nanti, s'occupe le plus souvent de ses affaires depuis sa maison (comprendre un vaste domaine urbain, ville dans la ville, où vivent sa famille, ses concubines, ses servantes et ses esclaves, divisé en cours intérieures et en appartements et constituant le seul horizon des femmes qui, à l'image de l'oikos grec, du harem oriental ou du zenana indien, y sont cloîtrées). 

Selon la tradition des Ancêtres, le mariage de Kwei-Lan a été convenu bien avant sa naissance, au moment même où son père songeait à prendre une première femme, c'est-à-dire se mettait en quête d'un ventre fécond pour engendrer un héritier. Plus gracile qu'une tige de fleur de lotus, musicienne accomplie, habile dans l'art de cuisiner les mets les plus délicats comme dans celui de se vêtir de soie, de se parer, de se coiffer pour le plus grand plaisir de son "Seigneur et maître", les pieds bandés dès le plus jeune âge comme il sied aux dames de condition, Kwei-Lan est prête au mariage. Le seul petit hic, c'est que son cher et tendre revient de l'Est (comprendre les Etats-Unis, ben oui, quand on se situe à Pékin, l'Est, ce n'est pas l'Asie !) où il a appris un... métier ! Aussi énorme et incompréhensible que cela paraisse, il a obtenu de ses Honorables Vénérés de partir à l'étranger, à titre de loisir mais le voilà bien imprégné des étranges coutumes américaines et bien décidé à rompre avec le mode de vie traditionnel que son nouveau regard de scientifique juge archaïque voire dangereux. 

Le mariage a lieu, le choc des cultures aussi ; l'incompréhension et le rejet sont les premières attitudes du couple. Un dur apprentissage va devoir commencer entre les jeunes gens pour espérer aboutir à... (je ne vous le dirai pas).

La deuxième histoire, toujours narrée par Kwei-Lan, retrace le parcours de son frère aîné, l'héritier de son Honorable Vénéré. Lui aussi, comme son beau-frère, a obtenu l'autorisation d'aller "s'amuser" en continent inconnu, sa fiancée, la fille de Li, patientant sagement dans la maison de ses propres parents, attendant fébrilement son union comme Kwei-Lan avait attendu la sienne. Sauf que, nouveau couac, le frère de Kwei-Lan a profité de son voyage initiatique pour tomber amoureux d'une Américaine, Mary, et il l'a épousée ! 

Il l'a bel et bien épousée selon les lois américaines, sans l'autorisation de ses Vénérés, sans la bénédiction du clan et des Ancêtres, sans tenir compte de son rang, de sa fiancée, de la Tradition. La bombe atomique tombant sur Nagasaki ne fera pas plus de dégâts que le retour au bercail du frère de Kwei-Lan. Dans une grande tempête à la force dévastatrice, le vent d'Est soufflant du Nouveau Monde entre en collision frontale avec les vents d'Ouest ancestraux, provoquant en son épicentre un séisme profond et consommant les zones de fracture.

Un très beau récit charnière qui donne le pouls mourant d'une Chine empêtrée dans son avancée vers l'avenir et laisse percevoir la poussée culturelle et intellectuelle venue d'ailleurs que même la Grande Muraille et l'océan Pacifique ne peuvent contrer.

Le maître de Ballantrae de Robert Louis Stevenson

Le récit narre la terrifiante haine que se vouent deux frères, aristocrates écossais, pendant vingt ans, de 1745 à 1765.
L'écriture est superbe, d'une facilité à lire déconcertante et très évocatrice.


En l'espace d'un peu plus de 300 pages pour l'édition Folio, vous voyagez des landes écossaises aux Indes en passant par une traversée chaotique de l'océan Atlantique et par les paysages sauvages du Nouveau Monde dans une ambiance digne du Dernier des Mohicans.


L'aventure, nerf de la guerre de Stevenson, est au rendez-vous à chaque paragraphe et emmène le lecteur, témoin impuissant mais aimanté, dans une course folle vers un dénouement magistral qui vaut largement le meilleur des scénarios cinématographiques. D'ailleurs, difficile de ne pas évoquer pendant ma lecture les décors, les personnages et les effets spéciaux que j'emploierais si j'étais réalisatrice et si, par la seule force de mon imagination, je parvenais à transposer le récit en script.
En synthèse : passionnant, dépaysant et séduisant.

Le voyageur sans bagage de Jean Anouilh

Le Voyageur sans Bagage est une courte pièce de 1958 que j'ai pris un grand plaisir à redécouvrir après une première lecture déjà plaisante pendant mon adolescence. 

L'histoire. Gaston, amnésique rescapé de la Grande Guerre, héritier d'une rente d'invalidité coquette, devient l'objet de convoitise de bien des familles ayant perdu l'un des leurs sur le front. Animées par l'envie de faire main basse sur le pactole ou par la volonté sincère de retrouver un être cher, ces familles revendiquent toutes le droit de "reconnaître" Gaston. Parmi elles, la famille Renaud. Pour ses membres, pas de doute : sous les traits de Gaston se cache Jacques, le fils, le frère, l'amant terrible disparu presque vingt ans plus tôt... 

Pour Gaston et pour le lecteur/spectateur, la boîte de Pandore est ouverte, découvrant, tel un diable qui sort de ladite boîte, un Jacques Renaud cruel et égoïste, être solitaire et mauvais, responsable d'un nombre appréciable d'incidents, de sales coups voire de crimes... Vous vous doutez comme la découverte d'un tel passé et d'une telle identité enchante Gaston qui vivait, quant à lui, bien heureux dans son asile à biner des laitues ! Quel homme souhaiterait intégrer la carapace délaissée d'un tel individu ? En un instant le voilà donc "voyageur sans bagage", sans souvenir, sans conscience, sans connaissance de tout ce qui l'entoure, rejetant à toute force le rôle qu'on veut lui faire endosser, cherchant désespérément une voie qui lui soit propre, celle de sa liberté ou tout au moins de son libre-arbitre.

Cette pièce est superbement écrite et mêle avec génie le drame et la comédie. En cela, elle est à mes yeux extraordinairement originale. Les thèmes abordés sont graves mais la pièce ne tombe jamais dans la tragédie, s'y tenant en marge, notamment grâce aux personnages secondaires très convaincants : la Duchesse, Me Huspar et les domestiques qui contrebalancent à merveille les tristes âmes guère franches du collier qui constituent la famille Renaud, candidate à "l'adoption" de Gaston.

J'aime particulièrement le dénouement qu'aurait très bien pu inspirer Saint-Exupéry et son Petit Prince mais je n'en dirai pas plus...

Lady Susan de Jane Austen

Lady Susan est clairement un OVNI dans l'oeuvre par ailleurs homogène de cette très chère miss Austen. En tout cas, je ne vois pas comment l'appeler autrement. Dans nul autre roman de l'auteur, le personnage central est aussi noir et contraste autant avec les "bonnes moeurs" d'une société bourgeoise archi-structurée jusqu'à en paraître figée.

Lady Susan aurait pu être une simple peste, ce qui aurait donné à ce court roman un humour et un cynisme qui auraient fait de lui un bijou de nouvelle mais Jane Austen a choisi de faire de son héroïne l'incarnation de la mauvaise conduite en société, l'outrage d'une bienséance mondaine à laquelle tout Anglais, riche ou pauvre, est attaché et le symbole d'une corruption de moeurs tout à fait surprenante sous sa plume.

Pour commencer, Lady Susan est veuve. Voilà un état qui n'avait jamais été exploré par l'écrivain et pour cause ! Lady Susan étant l'un de ses premiers écrits (1793-1795), soit une oeuvre dite "de jeunesse". Sachant cela, on peut être abasourdi par sa maturité d'appréhension du personnage principal ! Tant de noirceur, tant de séduction coupable, tant d'outrages aux moeurs de la part d'une veuve qui se devait entre tous les êtres d'être le plus respectable et qui plus est se double d'une mère indigne, très en dessous du minimum syndical pour ce qui est de ses devoirs parentaux ; vous admettrez comme moi que de la part d'une jeune femme de 18 ans, fille de clergyman, le choix d'une telle héroïne a de quoi faire lever un sourcil d'étonnement.

Paradoxalement, la précocité de Jane Austen pèche dans le style moins abouti que dans ses oeuvres plus tardives, un phrasé moins fluide, une approche des personnages secondaires plus fade qu'à l'ordinaire avec l'emprisonnement de certains d'entre eux dans des clichés qui leur ôtent toute personnalité propre. Cependant, le choix d'une narration épistolaire donne un rythme soutenu qui, à mon sens, "sauve" l'ensemble du roman.

Mon impression tout au long de ma lecture (qui fut brève étant donné le nombre de pages !) a été que la brièveté du récit, son rythme, sa structure et ses rebondissements semblaient désigner cette oeuvre pour être adaptée au théâtre. D'ailleurs, les premières oeuvres adolescentes de miss Austen étaient des pièces de théâtre et l'auteur fut dramaturge avant d'être romancière. 

Au final, Lady Susan est un roman plus intéressant à découvrir que captivant à lire mais il apporte sans conteste des clés de compréhension précieuses à qui veut approfondir sa connaissance de l'oeuvre austenienne. 

Je dois avouer qu'avec mes yeux de lectrice du XXIème siècle, Lady Susan n'a pas tout à fait réussi à se faire détester de moi ; j'ai même apprécié sa détermination à rester indépendante, à agir à sa guise, son habileté à parvenir à ses fins grâce à son don pour la conversation, son assurance face à ses propres actes condamnables par tous et sa volonté d'affirmer son libre-arbitre quitte à se jouer des hommes et des dames "accomplies et bien-pensantes". Son passé semble avoir été mouvementé et son éducation bâclée mais de toute évidence elle a appris toute seule à avancer dans une société cloisonnée et hostile aux parvenus. Après un mariage peu heureux, une maternité oppressante pour qui n'a pas l'instinct maternel et craint la future "concurrence" d'une fille distinguée par sa beauté et sa grâce comme c'est le cas de Lady Susan avec Frederica, elle parvient à tirer son épingle du jeu. Or il ne devait pas être simple pour une femme à cette époque de choisir sa destinée et de conserver son indépendance. Alors, j'ai presque envie de dire : "Chapeau bas, Lady Susan !"

Emma de Jane Austen

Emma est une jeune femme orgueilleuse. Un orgueil dur ; un orgueil de caste. Un orgueil que je qualifierais aussi de féminin et dont notre héroïne tire fierté, s'en drapant comme dans une robe de bal, rehaussant sa personnalité et son caractère clairement affirmé.

Cette nature nous change des autres figures "austeniennes". Emma est différente de toutes les autres : Lizzie, Anne, Catherine, Elinor, Marianne... Emma agace, Emma perturbe et brouille les repères du lecteur. Quel tempérament... pour une femme de cette époque. Tempérament autorisé par l'aisance financière, comme l'affirme la narratrice par le truchement d'Emma elle-même. La fortune, seul gage d'indépendance et d'autonomie d'une femme en ce temps-là.

Mon affection a plutôt été vers les personnages secondaires : Mr Knightley , Miss Bates, Mrs Weston, Miss Smith, tous riches à leur manière de par leur situation, leur caractère et leurs dispositions d'esprit. L'orgueil d'Emma qui, au fil du roman, s'apparente toujours davantage à de la vanité plutôt qu'à de la fierté nous montre un personnage imbu de lui-même mais qui a la force d'aller au bout de ses convictions, de ce qu'il considère comme étant "son devoir envers les autres". Jean de la Fontaine aurait conclu ce récit par l'une de ses célèbres morales, celle de l'arroseur arrosé, qui rend à Emma toute son humanité, la laissant désarmée face à l'imprévu, elle qui avait tant à coeur de tout maîtriser dans son existence.

Emma est, je crois, le roman le plus long d'Austen et, à mon sens, le plus fourni parce que le plus complexe. La meilleure adaptation cinématographique (toujours selon moi) de l'oeuvre est celle de Douglas McGrath (1997), très esthétique, et servi par une belle palette d'acteurs tels que Ewan McGregor, Toni Collette, Jeremy Northam, Gwyneth Paltrow et Greta Scacchi.

Mansfield Park de Jane Austen

Mansfield Park a toujours été l'un de mes romans préférés de JA. La jeune Fanny, son héroïne, est un être frêle peu sûr de lui, socialement et physiquement fragile. A la vérité, Fanny est la quintessence de l'être qu'en tant que lecteur on a envie d'aimer, de protéger et d'assister. Son statut est quasiment celui d'une orpheline puisqu'elle est très tôt retirée à sa famille pour être élevée avec ses riches cousins, sur la décision arbitraire de ses tantes, trouvant là matière à satisfaire leur devoir de charité chrétienne. Fanny, être dépendant, solitaire, mal-aimé voire méprisé, pourrait être vouée à un avenir absolument sinistre et sans issue sans son intelligence et la douceur de son caractère. 

Depuis l'enfance secrètement amoureuse de l'un de ses cousins, amour qui est voué à l'échec en raison de la différence flagrante qui existe entre leurs espérances respectives, elle devient, à l'âge adulte, la spectatrice muette et torturée de son affection pour une autre, tellement plus affirmée et "accomplie" qu'elle ! La pauvre Fanny ne pouvant rien revendiquer, étant la parente pauvre de la famille nantie à qui elle doit son éducation et les habits qu'elle porte sur le dos, va devoir endurer, pratiquement sans possibilité d'exprimer sa révolte, bien des épreuves psychologiques et subir bien des désappointements. Avec une infinie patience et un amour qui ne l'est pas moins, notre héroïne restera fidèle à son mode de pensée et à l'objet de son dévouement...

J'ai lu ce roman trois fois depuis mon adolescence et j'ai développé une petite théorie personnelle le concernant. Une théorie pas exactement centrée sur l'oeuvre en elle-même mais plutôt sur la façon dont elle aurait inspiré à Charlotte Brontë quelques unes des scènes d'intérieur de Thornfield Hall dans son légendaire Jane Eyre. En effet, bien que je ne m'aventure que très rarement à établir des comparatifs entre les oeuvres d'une même période, ce n'est pas un crime de lèse-majesté (victorienne!) que de supposer que des auteurs aient pu être influencés (ou inspirés si cela est plus politiquement correct) par d'illustres précurseurs. Or, à ceux qui ont lu les deux romans, je demande s'ils ne trouvent pas une troublante similitude entre la personnalité courageuse et humble de Fanny et celle de Jane ? ou encore un émouvant reflet de Mansfield Park dans la scène de divertissements mondains de Thornfield Hall (vous remarquerez au passage la toponymie voisine des lieux). Tout ça bien sûr n'est qu'une hypothèse personnelle, une espèce d'intuition de lectrice passionnée par la période, mais elle vaut bien certains délires de professeurs de français :-)

Au final, l'important est sans doute que l'atmosphère qui se dégage de telles oeuvres parvienne à totalement capter l'attention du lecteur pour l'entraîner dans un voyage dans le temps dont il ne ressort jamais tout à fait indemne.

Les quatre filles du Docteur March de Louisa May Alcott

Classique parmi les Classiques, ce roman palpitant (bien qu'ayant pour décor plutôt "pépère" une maison exclusivement habitée par des femmes) se différencie par la pureté juvénile de son récit liée à de beaux portraits psychologiques.

Si l'auteur avait choisi non pas 4 mais 1 seule héroïne, je suis persuadée que son roman aurait davantage lutté pour acquérir sa notoriété. La grande richesse de l'oeuvre, selon moi, est de faire cohabiter dans ses pages les destins croisés de quatre jeunes femmes au tempérament et aux aspirations totalement différents ! 

Déjà, s'intéresser aux pensées des femmes en littérature à cette époque est remarquable en soi ; mais permettre à ces femmes de s'épanouir dans des voies différentes voire marginale en ce qui concerne Joséphine, c'est inouï ! Là est la vraie force du roman.

La sage Meg, la frivole Amy, la douce Beth et la frondeuse Jo font des Quatre filles du Dr March une oeuvre unique en son genre, trépidante, poignante, résolument moderne et encore promise à un bel avenir auprès des lecteurs.

Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll

Qui ne connait l'histoire d'Alice, de cette petite anglaise qui s'endormit par une belle journée printanière au son de la voix de sa soeur, occupée à lui faire ses leçons, et s'embarqua pour un voyage onirique aussi instructif que fantaisiste ? Qui n'a, à l'instar d'Alice, rêvé d'entreprendre un pareil voyage dans les bras de Morphée, abandonnant tous ses repères, parlant aux animaux et aux plantes, allant vers l'inconnu, tantôt fragile tantôt dominateur selon la taille que l'on a?

Lorsque j'étais petite, le film de Walt Disney avait déjà été pour moi l'un des plus marquants du réalisateur, véritable porte ouverte vers un imaginaire sans bornes, haut en couleurs. Adulte, me plonger dans l'oeuvre m'a permis de découvrir avec beaucoup de plaisir que ce roman n'est pas simplement une histoire pour enfant, loin de là, mais tient davantage du conte philosophique. Chaque rencontre, chaque pensée, chaque épisode évoquent la civilisation occidentale du XIXème siècle. Le récit, parfaitement maîtrisé et fort d'une narration brève, encourage la progression du lecteur (et d'Alice) vers l'imaginaire tout en évitant les écueils de descriptions assommantes. Toute la magie de l'oeuvre est là : peu de choses suggérées et pourtant un monde précis qui se crée sous les yeux du lecteur, en même temps qu'il apparaît à Alice. Le rythme est rapide, les aventures se succèdent, la curiosité d'Alice et du lecteur ne faiblit jamais.

Très belle lecture qui fait naître des réflexions simples et profondes sur notre ego, nos idéaux et nos valeurs.

Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand

Cyrano, bel esprit, bonne épée, brave officier, fidèle ami et bon vivant, aime sa cousine Roxane. En réalité, il fait plus que l'aimer, il la vénère à la façon des poètes, de tout son être. Son amour pour elle est profond, indestructible. Elle incarne la femme idéale. Elle en a d'ailleurs pleinement conscience ; c'est une Précieuse, autrement dit une intellectuelle doublée d'une coquette. Cyrano est aimé de Roxane... comme un frère, comme le cousin qu'il est. Le coeur de Roxane appartient à un fringant officier, Christian (plus beau que Cyrano qui, pour son malheur, est affublé d'un nez disgracieux) qui n'a pas même eu à se donner la peine de le conquérir tant sa beauté virile a flatté la vanité de la Belle qui ignore que derrière la belle tête bien faite se cache une pauvre cervelle pas même capable de tenir une conversation. 

Un trio amoureux inédit va alors voir le jour. Cyrano sera l'amant de Roxane à travers les lettres de Christian dont il deviendra le nègre ; Roxane s'éprendra de Cyrano (toujours via les mêmes lettres) en pensant aimer Christian ; Christian bâtira son amour pour Roxane sur le mensonge, sur les mots d'un autre...

Au-delà de l'excellence de la langue, parfaitement maîtrisée, de l'excellence du style, parfaitement affirmé, de l'excellence de la trame, parfaitement explorée, ce qui fait de Cyrano de Bergerac un chef-d'oeuvre c'est la finesse de l'analyse psychologique des personnages.

Quelle autre pièce offre au spectateur une si grande figure alors que la laideur est justement sa caractéristique ? Quel amour est plus tragique que celui que Roxane inspire à son cousin ? Quelle fidélité et quelle ferveur sont plus admirables que celles de Cyrano ? Quel destin de poète peut autant émouvoir le lecteur ?

A lire absolument.
Film de JP Rappeneau à voir dans la foulée.

Le petit lord Fauntleroy de Frances H. Burnett

Lire ce roman a été pour moi comme une bulle d'oxygène. Tant de tendresse, de douceur, d'honnêteté et d'innocence s'en dégage ! Le tout agrémenté d'un doux parfum d'enfance qui offre à l'adulte que je suis devenue une touchante réminiscence que j'ai goûtée comme une friandise, sans me presser et en m'en délectant.

L'histoire est belle par sa simplicité et permet de développer des thèmes profonds comme la mutation des civilisations, le contraste entre un vieux et un nouveau continent, l'évolution des mentalités, les rapports à la société, à la famille, à l'argent, à l'amitié. 

Cédric est orphelin de père, cadet d'une noble famille anglaise qui a épousé contre l'avis paternel une belle et jolie Américaine, tendrement surnommée "Chérie", et qui a été renié par son orgueilleux géniteur. Le vieux comte dont la suffisance n'a d'égale que sa vanité et dont la fortune est aussi vaste et infini que sa misanthropie, pouvait en effet se permettre de faire une croix sur son indocile rejeton puisqu'il avait deux fils plus âgés pour assurer sa "descendance" et la perpétuation de son nom. Hélas, les susnommés sont emportés dans la fleur de l'âge, rattrapés par l'inconduite et la dissolution de leur existence vaine et oisive... C'est ainsi que Cédric se retrouve contre toute attente en première place pour succéder à son grand-père qui le fait quérir de New York par son homme-lige, Mr Havisham.

Élevé dans les meilleurs sentiments du monde et pétri des valeurs de charité et d'altruisme, Cédric va sans le savoir offrir à son aïeul sa meilleure planche de salut. Conquis en quelques heures par le tempérament et la nature aimante de son petit-fils, le vieux comte, à l'aube de ses soixante-dix ans, va enfin apprendre à se détourner de son ego pour s'intéresser aux hommes et aux femmes qui l'entourent.

Ce roman est beau, tout simplement. C'est un roman "chocs des titans" : jeunesse contre vieillesse ; nouveauté contre tradition ; pauvreté contre richesse ; générosité contre égoïsme ; bienveillance contre préjugés et amour contre mépris. La vérité triomphera de la ruse, l'innocence de l'orgueil et l'amour de la rancune. C'est un bref récit qui réconcilie avec la vie et qui, sous ses allures de conte de fée, recèle une belle réflexion sur notre humanité : la supériorité du coeur ne vient pas toujours de l'élite et la vérité sort souvent de la bouche d'un enfant.

Le petit prince d'Antoine de Saint-Exupéry

La véritable force de cette oeuvre, que je considère personnellement comme le must de la poésie en prose, est l'effet qu'il provoque sur le lecteur, égal à un sortilège bienveillant qui mettrait en garde l'être humain contre les écueils des vices et défauts de ses semblables, tout en lui donnant un aperçu très convaincant de ce qu'est la tendresse et l'amour à l'état pur.

Je n'ai jamais pu m'empêcher de "ressentir" cette oeuvre magnifique autrement que par le prisme d'une lecture spirituelle. Pour moi, les messages forts qui percent au travers des personnages, même les plus humbles, me renvoient tous à ma propre expérience de la foi chrétienne et c'est sans doute pourquoi je l'affectionne tout particulièrement.

Northanger Abbey de Jane Austen

Avec Northanger Abbey, cette chère Jane Austen se plaît à déployer tout l'humour et toute la bienveillante ironie qui caractérisent son oeuvre et son talent ! Ici c'est davantage le fond plus que la forme qui importe. La trame narrative de cet opus n'offre pas en effet toute l'originalité, la profondeur, l'analyse psychologique et sentimentale et la sincérité des autre romans austeniens. Non, pour moi, Northanger Abbey est avant tout le récit d'une histoire simplette narrant les aventures simplettes d'une héroïne simplette (qui, du reste, est bien attachante). Il s'agit avant tout de rire du roman baroque, de sa fantasmagorie, de sa vogue, de son style tout en rendant un très bel hommage à ses auteurs, à la littérature en générale et au roman, en tant qu'écrit stylistique, en particulier (cf. les paragraphes consacrés à sa légitimation).

Catherine, jeune oie blanche qui s'émerveille de tout ce qu'elle voit, s'effarouche au contact de tous ceux qui l'entourent et s'angoisse de tout ce qui ne lui est pas familier, est l'archétype de la jeune curieuse, romanesque et passionnée, de ce début du XIXème siècle. Elle pourrait aussi bien être l’héroïne d'une roman de Mrs Ann Radcliffe, même qu'elle adorerait ça ! Jane Austen joue avec elle comme un chat jouerait avec sa pelote de laine, la baladant, la bousculant, la heurtant parfois et l'emmêlant jusqu'à la crise nerveuse pour le plus grand plaisir de ses lecteurs ! Mais, heureusement, la raison ET les sentiments vaincront les fantasmes déréglés de cette jeunesse trop naïve et influençable qui devra rendre les armes d'elle-même. Il faut bien que jeunesse se passe ! 

Léger et frais mais assez prévisible, Northanger Abbey, s'il est loin d'être désagréable à lire ou relire, n'occupe pas la première place dans mon "Top 10 Austen", sans doute parce que je vieillis plus vite que Catherine ? :-)

La guerre des femmes d'Alexandre Dumas

La Guerre des Femmes ne fait pas partie des romans les plus connus, et partant de là les plus célébrés, du grand Dumas. Pourtant, c'est un roman qui m'a replongée avec délices dans les heures troubles de la Fronde, dans cette période courte et cependant si marquante de l'histoire française pendant laquelle le trône des Bourbon a dangereusement vacillé sur ses bases. Dans ce contexte, deux femmes vont s'affronter, chacune totalement investie dans sa cause ; l'une est brune comme un diable, l'autre blonde comme un ange et leur combat sans merci se teinte des aventures les plus extraordinaires et des intrigues les plus passionnées.

Pour moi cela ne fait aucun doute, Alexandre Dumas a voulu, par ce roman, rendre un hommage appuyé au sexe "faible" en le dotant à son tour des armes du sexe "fort" : courage, ruse, intrépidité, noblesse et détermination. Dans un bel effort pour féminiser son oeuvre et mettre en exergue toute l'ingénierie et la ténacité que peuvent receler le coeur et le cerveau des femmes, l'auteur qui a su forger tant de héros sous les traits de virils mousquetaires et autres courageux aventuriers nous offre un récit palpitant de rebondissements et tout aussi attachant que ses autres romans plus illustres.

Jane Eyre de Charlotte Brontë

Contrairement à mes habitudes, je vais écrire ma critique « à chaud » alors que je viens de terminer la lecture de l'oeuvre. Est-il besoin de s'attarder sur le synopsis ? Le nom de Jane Eyre ne peut pas être totalement étranger à un usager de Babelio et le couple Jane Eyre/Edward Rochester est très à son aise dans le Panthéon des couples littéraires légendaires. Passons donc directement à mon « analyse », si tant est que c'en soit une.

Pendant les deux premiers tiers de l'oeuvre, j'ai eu constamment envie de me mettre des baffes ! Quoi, j'étais passée aussi longtemps à côté de ce magnifique roman ?! Moi, adepte de la période victorienne, j'aurais snobé l'un de ses Évangiles ?! Le style autant que le récit est superbe. Suivre l'évolution de Jane, de cet Oliver Twist ou de ce John Huffman en jupon, a fait mes délices. Charlotte Brontë offre au lecteur un véritable roman d'aventures avec des rebondissements qui quoiqu’étant nombreux n'en demeurent pas moins crédibles. J'ai souvent lu des commentaires de lecteurs se plaisant à faire un parallèle entre l'oeuvre d'Austen et celle de CB, or, pour moi, le genre est très différent, il n'y a ni parallèle ni comparatif à établir concernant leurs écrits proprement dits. Les trames d'Austen sont essentiellement cristallisées autour des mondanités de salon où la Conversation tient le haut du pavé. Ici, j'ai davantage été aimantée par l'Action qui, de par ses mouvements incessants, m'a littéralement transportée dans l'oeuvre. Comme j'ai frémi de froid à la lecture des chapitres consacrés à Lowood ! Comme j'ai tremblé de peur en lisant les scènes de l'incendie et de la mystérieuse visiteuse nocturne de Thornfield Hall ! Impossible de lâcher le bouquin, l'heure du repas pouvait bien être arrivée, mon mari pouvait bien me demander quelque chose, peu m'importait alors ! Achevé le chapitre 27, le dernier de la seconde partie du récit (qui s'articule en 3 parties : 1 à 9, enfance ; 10 à 27, dépendance ; 28 à 38, indépendance), j'avoue que je me serais bien arrêtée là, je n'avais pas vraiment envie d'en savoir plus, cette fin avant la fin m'aurait parfaitement convenue, romantique à souhait, mais l'auteur n'en avait pas encore fini, ni avec son lecteur, ni avec son héroïne...

Pendant le dernier tiers, le récit semble s'être calmé, comme après une grande tempête, laissant sur une plage, naufragés, Jane et le lecteur. Je n'avais plus du tout envie de me mettre des baffes ! Je me disais que c'était très heureux de ne pas avoir lu Jane Eyre plus tôt car, ainsi, les dernières réminiscences que j'avais de l'adaptation cinématographique de Franco Zeffirelli étaient reléguées assez loin dans les contrées de ma mémoire pour ne pas gâcher mon plaisir à en découvrir le dénouement....

#Spoiler Alert#
Ce dénouement, quel est-il ? Le plus noble qui soit : le coeur l'emporte sur la beauté.
#Spoiler Alert#

La puissance du récit est renforcée selon moi par le paradoxe qu'il y a entre le physique de Jane et sa fermeté d'âme. Cette fillette maigre et frêle, sans beauté, pâle jusqu'à paraître souffreteuse, recèle dans son coeur et dans son âme une fidélité à ses principes à toute épreuve. Sa perception juste du Bien et du Mal, étayée d'un besoin viscéral de rester indépendante bien qu'étant assujettie à une fonction d'employée, est le plus bel éloge que CB peut offrir à la Femme, dans son universalité. Laissant de côté la Beauté, l'apanage séculaire des femmes, quasiment reconnue comme leur seule arme face à l'Homme, l'auteur décide de doter sa jeune héroïne d'une force de caractère qui va jusqu'à la rébellion. Les mots vibrants de passion de Jane, page 421 de l'édition Folio, « Je suis un être humain libre, ayant une volonté indépendante » ont résonné dans mon coeur de femme du XXIème siècle avec une solennité remarquable. Plus qu'une déclaration, c'est un appel lancé par Jane/CB à l'émancipation de son sexe à travers sa personne, fragile aux yeux de la société mais intérieurement aussi puissante qu'un bulldozer.

Mon coup de coeur au fil de ma lecture a été pour le nom de « Maître » que Jane donne très vite à Mr Rochester. Bien sûr, il est le maître de Thornfield dans le sens propriétaire terrien et c'est donc avec une exacte légitimité que Jane peut et doit l'appeler ainsi mais au fil du récit, l’ambiguïté qui se crée naturellement quand la nature de leurs liens évolue vers cet amour violent et passionné, a renforcé la perception que je pouvais avoir de cet amour et j'ai vraiment été moi aussi possédée par le Maître de Jane.

Les liaisons dangereuses de Laclos

Pour moi comme pour beaucoup de lecteurs, le roman De Laclos est le commencement de tout. Commencement de ma passion de lire, d'écrire, de creuser l'Histoire... Commencement de ma curiosité littéraire. Commencement de réponse concernant la nature profonde de l'Homme. Commencement de compréhension de la passion amoureuse et du violent sentiment de vengeance...


Cette oeuvre n'est pas une oeuvre ; c'est une Bible.


Comme je regretterai toujours que Mozart soit mort à 30 ans et nous ait privés de tout le génie prématurément parti avec lui et qui aurait pu s'épanouir jusqu'à un âge avancé pour le plus grand bénéfice de la postérité, je regretterai toujours que Laclos n'eût pu être plus prolixe...
Dire ce que Les liaisons dangereuses représentent pour moi est quasi impossible, c'est comme si l'on me demandait ce que j'ai ressenti in utero. 


Une seule chose m'est possible d'exprimer : il FAUT le lire dans sa vie !

Au Bonheur des Dames de Zola

Après bien des hésitations, je me lance ! Je vais (enfin) écrire une critique sur le roman qui occupe la première place de mon top littérature depuis 20 ans et que nulle autre oeuvre ne semble pouvoir détrôner.

Rien que ça ? vous direz-vous peut-être MAIS en réalité sachez que je ne disposerai jamais dans mon vocabulaire d'assez de superlatifs pour décrire le moins noir des romans de la série des Rougon-Macquart. 

Au Bonheur des Dames, c'est tellement de choses à la fois, qui trouvent tant de résonances en moi même si 1 siècle 1/2 me sépare de son récit. C'est un roman atemporel parce que précurseur ; c'est un roman dont la trame évoque non seulement l'évolution d'une très belle histoire d'amour, dans toute sa complexité sentimentale et psychologique mais aussi la mutation profonde de toute une société, bouleversée dans ses valeurs et dans son rapport à la consommation. Une société de plus en plus confiante dans son affirmation neuve des goûts individuels comme des aspirations collectives.

Au bonheur des Dames est quasiment un huis-clos dont le personnage principal n'est aucunement Denise, cette jeune et frêle orpheline normande jetée dans le grand Paris moderne pour s'y faire une place, ou Mouret, ce golden boy du commerce qui soumet les femmes par sa profonde connaissance de leurs faiblesses. Non, le personnage principal du roman est le magasin Au Bonheur des Dames lui-même, devenu grâce à la magie distillée par la plume experte de l'auteur, un être vivant et pensant dont les organes sont les rayons, eux-mêmes palpitants de la vie de leurs vendeurs, de leurs clientes et de leurs marchandises. Le microcosme gigantesque de ce magasin de Nouveautés parisien (actuel Bon Marché- Rive Gauche) dépasse le simple cadre d'un récit ; il est le récit.

Aux indisposés de la description qui n'assimilent pas que la description, exercice si difficile qu'il est volontiers abandonné par des Marc Levy et des Guillaume Musso au profit d'une "prose" facile et vulgarisée, est l'outil majeur dont un auteur dispose pour donner vie et relief à son oeuvre et à ses personnages, je donne cet avertissement : oui, vous trouverez dans ce roman des pages et des pages de descriptifs, tous plus flamboyants les uns que les autres, témoignages finement ciselés de la passion que l'auteur a voulu communiquer à ses lecteurs via son style.

Ceci dit, revenons à l'oeuvre...
La nature de la relation amoureuse qui unit Mouret et Denise est romantique. Ces amants représentent pour moi l'un des couples les plus émouvants de la littérature mondiale. La sensibilité, la pureté, le courage et la persévérance de Denise en font une héroïne digne d'être aimée. Son orgueil, sa beauté, sa puissance et son abnégation font de Mouret un héros digne d'être aimé par une femme telle que Denise.

La narration est également très bien soutenue par un panel de personnages secondaires extraordinaires qui sont aussi fouillés dans leur comportement et leur psychologie que les personnages principaux. Baudu, Jean, Clara, Mme Desforges, les clientes, le financier, Bourras, Pauline... sont tous criants de réalité et participent pleinement à la grande fresque haute en couleurs offerte par Emile Zola à ses lecteurs.

En replaçant le roman, écrit en 1883, dans son contexte historique et politique, le lecteur pourra également apprécier toute la portée d'une satire sociale omniprésente et visionnaire, inscrite en filigrane tout au long de l'oeuvre et qui caractérise toute la série des Rougon-Macquart.

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