Les mots d'excuse (l'intégrale) de Patrice Romain

Rire, c'est important, voire vital. Et, accessoirement, ça peut vous sauver une soirée quand il est aussi condensé que dans cette intégrale des "mots d'excuse" adressés au corps pédagogique par des parents qu'on croirait parfois débarqués de Mars !


Que vous soyez vous-mêmes parent, enseignant ou bien simplement ancien élève, vous ne manquerez pas d'y retrouver un peu de l'ambiance quotidienne de l'école mais avec le sourire aux lèvres (pour changer).

Noël arrive avec son cortège de dîners où vous côtoierez des personnes que vous appréciez et/ou connaissez plus ou moins alors si vous avez peur de voir la soirée tirer en longueur, tirez ce petit livre de votre poche et vous déclencherez à coup sûr l'hilarité.


Le revers de la médaille avec ce type de livre, on le connaît déjà : certains messages et certaines expressions dévoilent les inégalités sociales et parfois aussi le découragement de parents qui ne voient pas le bout du tunnel de la scolarité pour leur progéniture. Pour cette raison, j'ai d'abord hésité à rédiger un avis et puis, finalement, je me suis dit qu'il fallait savoir rire et relativiser, surtout qu'en ce moment on a besoin d'un peu de légèreté. Rire, c'est important, voire vital.

Sous les couvertures de Bertrand Guillot

Voilà un livre très atypique.

A la manière de Toy Story, les livres de cette librairie de quartier prennent vie lorsque le rideau de fer les enferme pour la nuit. C'est tout un monde secret qui s'anime alors et les livres, gonflés des ardeurs de leurs auteurs, laissent libre cours à leurs sentiments parmi lesquels domine pour l'heure la peur. La peur du retour, la peur du pilon, la peur de la mort... Comment échapper à ce sort affreux et pourtant si commun réservé à tous ces livres qu'on ne lit pas ?

Avec beaucoup d'humour et une analyse aussi fine que juste de la situation dans laquelle se trouve aujourd'hui le monde de l'édition, Bertrand Guillot brosse à la fois une petite histoire sympathique de lutte de survie pour ces livres délaissés des lecteurs et la photographie du lent processus de déclin qui semble avoir frappé la littérature et condamné le livre papier à sombrer dans les oubliettes.

J'ai davantage adhéré à cette seconde approche plutôt qu'à la première même si je reconnais que cette dernière est indispensable pour structurer le récit et nous évite ainsi, grâce à la plume pleine d'esprit de son auteur, un énième pensum sur l'avenir bouché de l'édition. Travaillant moi-même dans l'édition, je dois avouer que j'ai reconnu entre les lignes de "Sous les couvertures" mes propres questionnements et mes propres angoisses.

C'est un cercle vicieux qui semble ne pouvoir être rompu : on lit moins, on édite plus, on achète moins, on imprime plus, le libraire ne lit plus, il range des livres dans des cartons, le libraire brait, le lecteur se fait capricieux et avaricieux, le libraire voit le lecteur d'un mauvais œil, le lecteur demande toujours plus, le libraire trouve des animations, organise des rencontres, tente de conseiller, le lecteur volage l'écoute et va acheter son livre sur A***tchoum ! ou l'obtient par troc - ou pire, n'achète pas, se contentant de lire ce qui dort dans son grenier-, on achète moins, on lit moins, on édite plus...

Cette spirale infernale, moi, je veux croire qu'on peut encore l'enrayer mais il est vain de taper sur les auteurs de best-sellers, moi non plus je ne les aime pas mais ils réalisent encore ce prodige de faire lire les gens, tant pis si c'est du pipi de chat, les gens lisent et peut-être qu'un jour ils réaliseront que ce qu'ils lisent est du pipi de chat et qu'ils verront alors qu'il existe autre chose, des tas de choses, des tas de livres, des tas d'auteurs. Ce n'est pas complètement la faute des éditeurs non plus, ils essaient de vivre, ils essaient de faire leur métier - qu'ils aiment en général. Non, le seul élément qui permettra d'inverser la machine est... le lecteur lui-même, le lecteur en chair et en os, le lecteur qui ne peut certes pas toujours se procurer pour 20€ les 150 dernières pages dont les radios, les télés et les blogs lui rabattent les oreilles, mais qui doit prendre ses responsabilités et prendre le temps d'éprouver le plaisir d'entrer dans une librairie, de promener ses mains sur les rayonnages, de lire les avis du libraire, de retourner les 4ème de couvertures pour voir ce que tous ces romans ont dans le ventre.

Le libraire, épuisé, est prêt à céder, à lâcher l'affaire, les librairies ferment les unes après les autres, les petites, les grandes, les moyennes. Le libraire dépose les armes et aligne les meilleures ventes en vitrine quand il faudrait les placer au fond de la librairie pour obliger les lecteurs à traverser cet espace culturel bruissant du murmure des milliers de pages qui voudraient bien tenter de les séduire. Mais il paraît que le lecteur n'a plus ni le temps ni l'envie de faire des efforts depuis qu'il peut transporter une bibliothèque de mille titres dans sa poche et acheter en un clic le livre jusqu'ici introuvable. Le libraire baisse les bras et on le comprend car il aura beau s'échiner et faire tout son possible, offrir des bonbons, placer une mer de balles dans un coin pour amuser les enfants, poser nu dans un calendrier, etc. si le lecteur ne joue pas le jeu, l’inéluctable arrivera. Oh, ça ne veut pas dire que la littérature mourra, le jour où il n'y aura plus de libraires, ça ne veut pas dire non plus qu'on lira moins mais la littérature sera triste. C'est tellement dommage, c'est tellement joyeux la littérature !

J'ai lu "Sous les couvertures" avec le sourire pour le charme de son style, avec un serrement au cœur pour son réalisme et enfin avec un vif sentiment de culpabilité car, je le confesse, sur la centaine de livres que je lis chaque année, je dois bien en acheter... cinq.

Les montagnes hallucinées de Howard Philips Lovecraft

Première rencontre avec Howard Phillips Lovecraft. 
Une rencontre sans préjugés qui m'a ouvert une nouvelle perspective littéraire, celle d'un fantastique aux allures rétro mais au traitement dynamique, pointu et bien rythmé.

"Les montagnes hallucinées" ne sont pas si hallucinantes que ça si je me base uniquement sur les sensations qu'elles m'ont procurées mais il est indéniable qu'il y a dans ce récit une réelle recherche de modernité (pour l'époque) et de suspense.

***ALERTE SPOILERS***
Antarctique, vraisemblablement dans les années 30.
Une équipe de chercheurs, scientifiques, géologues et explorateurs austraux mènent une expédition de forage qui aboutit à la découverte d'une chaîne de montagnes surclassant l’Himalaya et recelant de bien funestes mystères. Après un premier temps fort avec l'extermination violente d'une partie du staff, le narrateur entraîne le lecteur dans la découverte d'une citée morte aux dimensions cyclopéennes qui révélera (un peu facilement à mon goût) le mystère d'une civilisation extra-terrestre que les deux protagonistes principaux ne pourront pas identifier avec certitude comme une potentielle alliée ou une redoutable prédatrice de l'homme.

Je l'ai dit, la narration est très pointue et rythmée, ce qui est un bon point quand on sait que le récit est composé à 80% de descriptions et à 20% d'action. Mieux vaut en effet être précis pour rendre crédible l'univers fantastique totalement nouveau inventé par l'auteur. Le narrateur racontant un récit passé, il n'y a de ce fait aucun dialogue, ce qui alourdit quand même pas mal l'ensemble et diminue les effets d'angoisse (fatalement, s'il peut le raconter, c'est qu'il s'en est sorti). Et pourtant, tenant compte de mes insondables lacunes scientifiques (j'ai parfois dû m'accrocher), j'ai pris un certain plaisir à imaginer cette cité morte au cœur de montagnes si hautes qu'elles défient les hommes et les dieux. Mes seules réticences sont venues de la difficulté que j'ai toujours eue (depuis les bancs de l'école) à me projeter dans l'espace et à concevoir des décors en 3D à partir d'un simple texte descriptif. On sent bien que c'est très clair dans la tête de Lovecraft mais pour le lecteur c'est un peu plus le fouillis, même si l'auteur nous aide parfois par l'évocation d'artistes tels que Nicholas Roerich auquel il est possible de se raccrocher.

Au fil de ma lecture, j'ai beaucoup songé à Barjavel et à sa "Nuit des temps". Je ne peux m'empêcher de penser qu'il a dû lire voire s'inspirer de ce roman de Lovecraft tant le thème majeur du pôle dévoilant des mystères immémoriaux semble riche en possibilités. C'est aussi cette agréable réminiscence qui m'a incitée à plonger dans cette nouvelle aventure polaire.

Shining de Stephen King

J’avais promis de redonner sa chance à Stephen King après le cuisant échec de notre première rencontre via le recueil de nouvelles « Juste avant le crépuscule », alors voilà, c’est chose faite.

Il semble que la meilleure méthode à appliquer pour mettre toutes les chances de mon côté ait été de puiser dans les vieux pots du « King » pour y dénicher la meilleure soupe*. Avec « Shining », j’ai en effet pu saisir avec plus d’acuité la substantifique moelle du travail d’écrivain du « roi de l’épouvante » et ainsi mieux comprendre le lien magnétique qui l’aimante à son public depuis déjà plusieurs décennies. 

Comme dans un bon blockbuster, tous les ingrédients sont réunis : un héros névrosé, une héroïne gracile mais combative, et un enfant de la bouche duquel sort fatalement la vérité. Ajoutez à cela un vieux palace désert et hanté aux proportions soviétiques, complètement coupé du monde par un hiver rigoureux au cœur des Rocheuses. Pimentez d’un zeste de folie due à un alcoolisme larvé couplé à un complexe de médiocrité tout à fait justifié et vous obtenez un bon roman haletant où le suspense est omniprésent, la violence à la fois latente et fulgurante, le fantastique à portée de main, la psychologie fouillée quoiqu’assez stéréotypée et une ambiance de huis-clos oppressante qui vous fait vite préférer la lecture en journée plutôt qu’avant de vous coucher.

Une part obscure de ma personnalité a aimé ce roman d’abord parce qu’il me renvoyait à ma propre histoire. Non, je vous arrête tout de suite, je n’ai jamais été poursuivie par un maniaque au maillet dans les couloirs interminables d’un vieil hôtel moquetté du sol au plafond mais quand, il y a dix ans, jeune femme au bord de la crise de nerfs, j’ai fui Paris pour m’enterrer vivante dans la campagne bourguignonne et suis passée en quelques heures du XVème arrondissement à un bourg de 35 habitants (vaches incluses), je n’en menais pas tellement plus large que Wendy.

-- Avertissement, là, je raconte un peu ma vie --
C’était l’hiver aussi, je ne connaissais personne, j’arrivais en terrain vierge pour tout redémarrer de zéro et j’avais réussi à obtenir de loger six mois dans la maison de campagne d’un couple de Parisiens avec pour mission de chauffer la baraque et d’éviter ainsi que les tuyaux gèlent. A 23 ans, je me suis donc retrouvée seule, isolée, sur un plateau de Langres balayé par les vents et la neige et avec pour défi quotidien de chauffer 200 m² avec un poêle Godin de maison de poupée n’acceptant que des bûches de 20 cm. Avec 0° dans ma chambre, emmitouflée jusqu’au front dans un plaid et ravitaillée pendant plusieurs semaines par les pompiers qui m’avaient ordonné de déblayer une allée entre ma porte et la route, je me suis souvent fait quelques films, surtout quand la vieille maison se mettait à résonner de mille et un bruits impossibles à identifier ! 

Donc, c’est d’abord pour cette raison égoïste que j’ai aimé ce roman. 

-- Là, je vous reparle du roman—
Je reconnais volontiers à l’auteur une belle capacité à construire une atmosphère propre à faire frissonner son lecteur même si, c’est dommage, j’ai compris le sens de TROMAL dès que j’ai lu le mot. Au début de ma lecture, je me suis étonnée qu’il faille presque 600 pages pour raconter un huis-clos et j’ai un peu redouté l’ennui mais ce ne fut pas le cas, les pages se tournant très vite. Je qualifierais le style de Stephen King de « facile et efficace », ce n’est pas de la grande littérature mais c’est parfois reposant et bienfaisant de se laisser aller à découvrir d’autres univers sans se prendre la tête. Une seule chose m’a semblé peu crédible : l’âge de Danny. 5 ans, c’est vraiment jeune ; un héros d’une dizaine d’années m’aurait peut-être davantage convaincue.

Je serais ravie de mettre la main sur l’adaptation cinématographique de Kubrick car je ne doute pas que son sens unique de l’esthétisme ait auréolé de talent un tel roman.

*Selon les us, certains diraient plutôt que « c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures confitures » mais la version de la soupe me semble plus proche de ce que j’ai ressenti à ma lecture. Sans vouloir forcer sur la péjoration, même si ce roman m’a divertie, je ne suis pas prête à lui vouer un culte, avec tout le respect que je dois aux aficionados.

La nuit de tous les dangers de Ken Follett

Un très bon cru de Ken Follett qui m'a tenue en haleine sur un rythme crescendo. Le fait que le récit se déroule en un espace temps réduit donne vite une impression de course contre la montre appréciable pour qui aime jouer avec ses nerfs.

Si la narration est un peu poussive en première partie de lecture, le temps de planter le décor et de présenter tous les personnages qui vont se trouver contraints de partager la promiscuité d'un Boeing Clipper, luxueux hydravion, scène de toute l'action du roman, cette dernière mettra brusquement les gaz pour ne plus lâcher le lecteur une seule seconde.

Angleterre, 1940, la seconde guerre mondiale a déjà commencé et la "perfide Albion" se décide à prendre parti contre le nazisme. Par conséquent, plusieurs de ses compatriotes, pro-ariens, se décident quant à eux à abandonner le navire et à s'exiler outre-Atlantique. Voilà pour le contexte.

Vont ainsi embarquer à bord du Clipper ayant pour mission de les transborder de l'Ancien au Nouveau monde des profils bien différents qui vont devoir cohabiter pendant la trentaine d'heures que doit durer la traversée... enfin si la tempête qui sévit permet que cette dernière s'effectue sans dommage.

Les intérêts personnels ont tendance à rapidement prévaloir sur le collectif, des liens parfois inattendus vont se tisser rapidement entre les protagonistes et le suspense s'invitera à chaque retournement de situation.

Un roman très divertissant, je le recommande.

Caroline Chérie de Jacques Laurent

Juste excellent ! Cette chère Caroline est tout simplement impayable !

Voici, avec ce premier tome de "Caroline Chérie" de Jacques Laurent, alias Cecil Saint-Laurent, les débuts dans la vie trépidants d'une héroïne pareille à aucune autre. Au placard les angéliques oies blanches se rebellant contre l'autorité parentale pour échapper à un mariage arrangé, et prétendant ne vouloir vivre que d'amour et d'eau fraîche, en perpétuelle quête d'idéal.

STOP ! 
(bruit du disque qui se raye)

PLACE, mesdames et messieurs, a une héroïne qui n'écoute que son instinct et son naturel égoïste, une jeune femme honnête avec elle-même bien qu'elle connaisse des périodes de doute et de remords, et prête à tout tenter, pourvu que ces heures soient douces et qu'elle puisse... dormir ! Oui, autant vous l'avouez, Caroline dort beaucoup, enfin, à dire vrai, elle a le même besoin de sommeil que vous et moi (encore qu'on puisse admettre qu'elle en ait davantage besoin étant donné l'aspect aventureux de son existence), mais cette faculté à s'endormir environ tous les jours peut déconcerter les lecteurs plus habitués à des héroïnes qui bien que sortant des pires situations restent fraîches comme des roses, sentent merveilleusement bon et sont prêtes à s'abandonner au chaste baiser de leur prince charmant accouru à leur secours.

Non, ici, rien de toute cette poésie ; l'auteur a pris au contraire un malin plaisir à dépeindre avec beaucoup d'humour, un brin de misogynie (première parution en 1947) et un regard sans concession sur la nature humaine, un caractère à la fois héroïque (je n'aurais pas voulu être à la place de Caro) et terriblement terre à terre et pragmatique. Caroline n'a qu'une ambition dans la vie : être libre ! Cette liberté que les jacobins revendiquent à coups de guillotine, Caroline en a fait son idéal avant qu'éclatent les troubles révolutionnaires même s'il ne se drape pas dans la noblesse d'une révolte politique. Non, Caroline veut être libre simplement parce qu'elle a compris très tôt qu'une femme en 1789 est un être prisonnier, ballotté du foyer de ses parents à celui de son mari, d'un couvent aux bras d'un amant et qui n'a aucun libre-arbitre (à moins d'être princesse et/ou immensément riche). Alors oui, elle est super méga égoïste, Caroline, et elle n'a aucun sens de l'honneur ; elle semble le plus souvent dépourvue de compassion pour son prochain et pourtant elle aime la vie, elle aime l'amour, elle aime la liberté, elle est d'ailleurs très douée pour tout ça. Alors, oui, je peux comprendre que Caroline puisse paraître méprisable à beaucoup mais, personnellement, moi, je la trouve impayable.

La Révolution Française puis la Terreur qui servent d'écrin à ce petit bijou romanesque sont traitées par l'auteur avec une réelle connaissance du contexte historique et sociologique. A ceux qui souhaiteraient plus d'érudition, je leur ferai gentiment remarquer qu'ils se sont trompés de porte et qu'ils feraient mieux de pousser celle de "La Révolution" de l'excellent Robert Margerit. Là, ils auront tous les détails de la fuite du roi à Varennes. 

Revenons à Caroline, cette jolie chipie. Dans ses aventures, rien de rocambolesque, tous les événements qu'elle vit sont les reflets fidèles de ceux vécus par les ci-devant aristocrates lorsque la monarchie absolue a vacillé pour finalement s'effondrer. Parole d'historienne, cette lente prise de conscience qui pénètre mois après mois, épreuve après épreuve, des esprits habitués depuis des siècles à dominer ou à se soumettre est parfaitement retranscrite par la plume précise et efficace de l'auteur. 

Cette héroïne très humaine (visiblement trop humaine au goût de certains), un peu nymphomane (il faut bien l'avouer), décrite par son auteur comme sempiternellement "vibrante de désir, assoiffée de volupté" et par son amant comme "inutilement sotte et méchante, sans aucun tact ni délicatesse" n'arrive pourtant pas à sombrer dans une noirceur totale pour devenir une sorte de Milady de Winter. Non, elle reste ce qu'elle est, une éternelle amoureuse, vouée à s'illusionner, à papillonner, à faire de mauvais choix, d'autres plus judicieux et, au final, à faire tout son possible pour sauver sa peau, tirer son épingle du jeu et continuer sa route. En aurions-nous fait moins à une telle époque ?

"Caroline Chérie"... ce titre, quelle charmante ironie ! Il est tellement jouissif de détester Caroline qu'on finit par l'adorer !

La garçonnière de Hélène Grémillon

Première rencontre avec l'auteur et rencontre heureuse. Pas le coup de foudre mais une réelle séduction, incontestablement.

Argentine, 1987 - Epoque post-dictatoriale - Une société fébrile, mal remise de ses souffrances - Un climat délétère où il est difficile de se fier à qui que ce soit, proches ou moins proches, justiciers d'aujourd'hui, bourreaux d'hier. Au coeur de ce contexte, Vittorio et Lisandra, un couple comme tant d'autres, encombré de ses valises de tendres souvenirs, d'illusions amères, de joies fortes et de déceptions qui ne le sont pas moins.

En ouvrant ce roman (que je n'ai pas choisi mais qui m'a été envoyé par l'éditeur), je ne m'attendais à rien de précis. D'Hélène Grémillon, j'ai déjà dit que je n'avais pas lu une ligne, et je nourrissais seulement le vague préjugé que cette jeune auteur n'était qu'une jeune auteur parmi tant d'autres jeunes auteurs à avoir lancé son nouveau roman dans les flots de la rentrée littéraire 2013 comme on jette une bouteille à la mer. Je venais donc à notre rendez-vous sans aucune idée pré-conçue mais la dernière qui me serait venue à l'esprit aurait bel et bien été celle d'un polar, typé social. Or, il s'agit bien ici d'une enquête menée suite à un décès que l'on soupçonne d'être un assassinat. Qui plus est, ce récit semble basé sur une histoire vraie. Cette dernière information un peu racoleuse n'a pas pour autant nui à mon plaisir de lecture.

Les personnages sont peu nombreux. Je n'ai trouvé aucun d'eux particulièrement attachant mais tous sont poignants à leur manière. Ce constat qui porte en lui sa part de paradoxe ne m'a pas empêché d'apprécier la finesse de l'intrigue et c'est avec plaisir que je me suis laissée promener par l'auteur au gré de ses retournements de situation, de son suspense, de ses scènes intimistes ou encore de ces autres, plus crues voire cruelles.

Le roman se lit très vite, la plume est belle, sans lourdeur, sans vulgarité. L'auteur semble écrire comme on marche, déterminée, sans trop se regarder écrire, sans trop s'écouter parler, avec une volonté évidente de maintenir un rythme qui va crescendo pour éclater en sprint dans le dénouement qui laisse sur le flanc.

Un bon point supplémentaire pour l'auteur : le traitement psychologique des personnages. Même si l'auteur place un psychologue, Vittorio, au coeur de sa trame, elle ne se prend pas elle-même pour l'émule de Freud. Elle place avec adresse Vittorio au coeur d'une toile d'araignée savamment tissée et le relie par des fils de soie concentriques à tous les autres protagonistes du récit par une analyse psychologique fine, humble et cependant ciselée. Juste ce qu'il faut à mon goût pour maintenir l'intérêt du lecteur sans tomber dans une introspection dysentérique et/ou un intellectualisme pédant qui ont en général une furieuse tendance à me faire tomber les livres des mains.

Un roman que je recommande pour son contexte inhabituel et son intrigue coup-de-poing. 

NB : Seul "avertissement" à donner à ceux qui choisiraient de lire ce roman sur le seul argument que son action se situe en Argentine, il ne s'agit ici que d'une couleur donnée par l'auteur à son récit mais, hormis quelques pages dédiées au régime de la junte, il n'est ici que très peu question de l'Argentine ou de son système politique.

L'ami retrouvé de Fred Uhlman

Fred Uhlman, cet artiste-auteur à la vie mouvementée, prouve par ce court récit que la qualité n'est définitivement pas liée à la quantité. 

Un peu plus de 100 pages, à peine 1 heure de lecture mais quelle intensité ! 

Je doute que vous n'ayez pas connaissance du synopsis : Hans est le fils d'un médecin juif ; Conrad est comte, descendant d'une des plus nobles familles du Wurtemberg. Tous deux vivent à Stuttgart et étudient dans le même collège. Si leur rencontre n'avait rien d'improbable, étant tous deux issus des classes aisées de la société, il n'était pas étonnant que leurs chemins se croisassent, leur amitié était, elle, moins prévisible. Pourtant, ces deux adolescents de 16 ans vont s'approcher, s'appréhender, s’apprivoiser pour finalement s'apprécier au-delà de toute mesure. Pendant un an, temps dévolu par le Destin à leur complicité, ils sont comme "les deux doigts de la main", inséparables. Leurs goûts communs, leur attirance pour les mêmes marottes et le respect mutuel qu'ils s'inspirent font d'eux les meilleurs amis du monde.

Tout serait donc idéal et charmant si nous n'étions en Allemagne, en 1932 et si un politicien autrichien, petit, agité, fanatique et moustachu, n'avait conquis l'opinion publique et le gouvernement d'une Allemagne empêtrée dans une crise économique grave et hantée par le spectre menaçant du communisme stalinien...

Tout aurait pu continuer ainsi, de façon fort bucolique, sur les verts coteaux souabes qui descendent en pente douce jusqu'au superbe Lac de Constance, sous la protection de la basilique baroque de Birnau qui étend sur les flâneurs l'ombre fraîche de ses murs roses, si l'idéologie nazie n'avait gangrené cette société lettrée et éclairée avec une telle fulgurance !

Bien sûr, le lecteur, fort de la connaissance des faits historiques qui est la sienne, se doute bien que la guerre va gravement fragiliser cette amitié en renversant les comportements. Quelle guerre n'exerce pas ce rôle de chien lancé dans un jeu de quilles ? Mais, pour autant, cette guerre va-t-elle irrémédiablement gommer tout sentiment entre nos deux protagonistes ?

La jeunesse et le manque de maturité de Hans et de Conrad, leur contexte familial respectif, l'Histoire en marche... toutes ces données vont concourir à une situation qui finira dans la douleur et la souffrance. Souffrance de l'incompréhension et du rejet, souffrance de la marginalité et de la xénophobie, souffrance de la séparation.

Mais le titre de ce récit (on peut difficilement l'appeler "roman" ou "nouvelle", c'est plutôt une chronique, à rapprocher d'un journal intime même si ce n'en est pas réellement un) est tout de même "L'ami retrouvé" ("Reunion" en VO) alors, au-delà de la réalité historique, nul doute que ce soit un message d'espérance en la nature humaine que des sentiments aussi purs et puissants que l'amitié et l'amour peuvent seuls sublimer. 

Le plus petit baiser jamais recensé de Mathias Malzieu

Forrest Gump a dit : « la vie, c’est comme une boîte de chocolats, on ne sait jamais sur quoi on va tomber » ; le plagiant, je m’aventure à dire : « un roman de Malzieu, c’est comme une boîte de chocolats de chez Fabrice Gillotte, on sait sur quoi on va tomber ». On sait que ça va être qualitatif et savoureux : qualitatif côté écriture ; savoureux côté lecture. Bref, la prise de risque est limitée.

De Malzieu, je n’avais lu que « La mécanique du cœur » que j’avais jugée féerique et poétique. Avec « Le plus petit baiser jamais recensé », on gagne en gourmandise (surtout qu’il est question de chocolat quasiment d’un bout à l’autre du roman*) et on s’éloigne du pragmatisme un rien plombant qui avait caractérisé le dernier tiers de « La mécanique du cœur » ; plus de légèreté, plus de rythme, il faut dire que le roman est très court, ce qui lui confère véritablement une identité de conte voire de nouvelle.

Certains lecteurs penseront très fort, à tel point que je les entendrai : « mais pourquoi faire la critique d’un roman en se référant à un autre qui l’a précédé ? ». Réponse : tout simplement parce que « Le plus petit baiser jamais recensé » semble vouloir s’assumer comme le cadet de son aîné et le lecteur a bien du mal à ne pas retrouver Jack, le héros de « La mécanique du cœur », sous les traits du narrateur. Ce dernier n’a d'ailleurs pas de nom et se définit uniquement par son métier, inventeur-dépressif, et sa sensibilité, c'est un amoureux chronique. Cet anonymat est-il vraiment un hasard ? Personnellement, je ne le pense pas ; je penche plutôt pour une suite inavouée de la "Mécanique".

Autant l’avouer tout de suite, je n’ai pas adhéré à l’histoire d’amour complexe entre notre inventeur-dépressif et son amoureuse invisible, je n’ai ressenti ni l’intensité de leur rencontre, ni l’ardeur de leur passion, ni la souffrance de leurs blessures respectives. Néanmoins, ce constat de quasi-échec fait, je ne pouvais pas rendre les armes et admettre que je passais volontairement à côté d'une oeuvre de Mathias Malzieu. Inutile donc de lutter davantage pour entrer dans une histoire d’amour qui m’avait claqué sa porte au nez, j’en ai pris mon parti et ai préféré lâcher prise pour ne me concentrer que sur la subtilité d’une plume toujours aussi séduisante et aussi inventive que le héros dont elle décrit les aventures. Une plume tellement fantaisiste qu’elle offre au lecteur un panel complet d’émotions largement dominé par l’humour ! Quelle jolie et originale idée, par exemple, de transformer un perroquet en répondeur téléphonique ! On se demande vraiment où l’auteur est allé chercher cette perle... à moins qu'il n'ait consommé toute la moquette de son « appartelier » ? J'ai très souvent éprouvé la sensation que l'auteur nous invitait à le suivre dans un rêve mouvementé ou dans un délire de fièvre !

En synthèse, je dirais que ce joli poème de quelques pages, fantastique et romantique à souhait, et dont Raymond Queneau n'aurait pas renié la prose, procurera aux aficionados un réel moment « à part », privilégié, telle une heure de repos sur un nuage aussi moelleux que la barbe de Gaspard Neige, le détective-ex-amant de Liz Taylor, qui prête main forte à notre inventeur-dépressif pour le guider dans ses recherches d'un amour invisible. Si j'ai douté que ladite amoureuse puisse être à la fois invisible et irrésistible, je reconnais que le talent de Malzieu est bien visible quant à lui ; la passion qu'il met dans ses mots et sa volonté de bien écrire, palpable à travers tout le récit ciselé comme une enluminure, le rendent tout à fait digne d'être recensé parmi les plus talentueux écrivains contemporains.

*Pour la petite histoire, le chocolatier parisien Hugo & Victor a créé le fameux chocolat "le plus petit baiser jamais recensé" pour assurer la promotion de la sortie du roman, s'inspirant de la recette de l'inventeur-dépressif. Résultat : une merveille pour les yeux et le palais :-) 

Joséphine de Pénélope Bagieu

De Pénélope Bagieu, je ne connaissais jusqu'à présent que les illustrations du recueil d'anecdotes humoristiques Vie de Merde (VDM) et j'avais apprécié son trait et les mimiques de ses personnages. J'ai retrouvé avec plaisir ce style et ce dessin, simples, sobres et qui se suffisent à eux-mêmes.

Avec ce premier album de Joséphine, trentenaire désespérée et désespérante, j'ai été ramenée quelques années en arrière quand, étudiante et bien confortablement installée dans mon groupe de copines, j'étais moi-même confrontée à ses petits riens qui font les grands maux de l'existence d'une femme célibataire : la confiance en soi plus difficile à décrocher qu'un tiers-temps de caissière au Monop', la tyrannie de l'apparence et le cauchemar des complexes, les rêves de grand amour, les espoirs de rencontres avec l'homme idéal au détour d'une promenade du chien, les salauds qui ne vous disent pas qu'ils sont mariés, les copines qui conseillent, les copines qui consolent quand leurs conseils ont lamentablement échoué, le choix du maillot une pièce ou deux pièces pour finir avec un paréo autour de la taille, le dilemme entre trois petites robes noires identiques pour finalement opter pour un pantalon "qui fait aussi très habillé, je t'assure", bref, tout ça, tout ça...

Les allures de Bridget Jones de Joséphine m'ont fait sourire, parfois même rire mas j'ai fini l'album avec une pensée plutôt pessimiste, je n'ai pas réussi à pleinement goûter le second degré car, s'agit-il réellement de second degré ? Joséphine m'a rappelé qui j'étais à... vingt ans ! Et il semblerait que désormais, elle renvoie davantage un miroir aux femmes de... trente ans ! A ce train-là, désolée d'être pessimiste, je sais qu'on parle d'une oeuvre humoristique, mais combien de temps reste-t-il au juste avant que les hommes et les femmes n'aient plus rien à faire ensemble ? Sont-ils voués à se créer indéfiniment une infinité de problèmes ridicules à seule fin d'empêcher une vie sentimentale harmonieuse, grillant ainsi leurs cartouches qui sont autant d'opportunités d'être heureux et constructifs ? Cette image de la société qui est bien réelle ne me plaît pas, elle m'attriste. Mais...

...laissons là mes questionnements existentiels et moroses, même pas philosophiques et finissons sur une note plus gaie : je suis folle de la soeur de Jo ! Je crois même que c'est elle que j'ai préférée avec une petite préférence pour le sketch du repas de Noël :-)

Malevil de Robert Merle

Ah la la... J'aimerais tellement n'avoir à dire que du bien d'un roman de Robert Merle. Son écriture, son érudition, sa précision dans la narration, le charme qui se dégage de sa plume, le confort de lecture qu'il offre à ses lecteurs, tout concoure à faire de lui l'un de mes auteurs favoris. Il m'a fait rêver avec son « Idole », il m'a subjuguée avec sa « Fortune de France » et il m'a tétanisée avec son mémorable « la Mort est mon métier »...

Malevil est un roman post-apocalyptique dont Robert Merle situe l'action en France. Nous sommes dans les années 70, à cette période complexe où le monde connaît des difficultés économiques et politiques avec le premier choc pétrolier et la Guerre Froide, entre autres, et où, en France, s'essoufflent les Trente Glorieuses ; à cette période où le Mur est encore solidement debout et où l'on craint à chaque instant que Russes et Américains ne pressent le bouton rouge... Au fil des 630 pages de la collection Folio, Robert Merle m'a déroutée, m'a fascinée mais m'a également irritée. Question d’honnêteté intellectuelle, je dois bien l'admettre, je n'ai pas été totalement séduite par un roman dont j'attendais beaucoup, peut-être trop.

Je ne révélerai rien de la trame du roman en disant qu'une bombe atomique a rayé de la surface de la Terre tout ce qui vivait, humains, animaux et végétaux, c'est écrit en 4ème de couverture. Qui, des Russes ou des Américains a pressé le bouton rouge ? Bien malin celui qui désormais peut le savoir, plus personne ne vit pour en témoigner. Plus personne ? Un groupe d'irréductibles périgourdins, occupés à mettre en bouteille le vin en fût dans une cave médiévale, a pourtant survécu... Situation qui engendre autant d'optimisme que de pessimisme car, dans un monde où plus rien ne subsiste et où la seule femelle survivante compte 75 printemps, comment envisager de transformer la survie en existence ?

***ALERT SPOILER***

Le roman est très dense, vraiment très dense et, globalement, sa lecture m'a plutôt satisfaite.

L'histoire est bien construite, l'auteur nous plonge dans le quotidien et les intérêts personnels des protagonistes, des gens qui vivent à la campagne, dans une bourgade rurale du Périgord où chacun se connaît, s'apprécie ou se déteste selon ses liens avec ses voisins, concitoyens, parents, etc. A proximité de ce village se dresse la fière silhouette pleine de noblesse de Malevil, un château fort en ruines qu'Emmanuel, le héros, va acheter et restaurer. La vie est paisible, dans l'ensemble, pour la petite communauté villageoise, entre élections municipales qui se préparent, élevage des chevaux, artisans au travail, accidents de la vie courante, etc. Evidemment, aucun des habitants ne se doute qu'il vit ses derniers instants et que d'ici peu, la folie humaine va déclencher un cataclysme nucléaire et anéantir toute trace de vie dans ce joli coin de Dordogne.

L'histoire a vraiment de quoi séduire. Nous sommes très en amont de romans de type « La Route » de Cormac McCarthy et pourtant le thème est similaire. Fermez les yeux et imaginez une seconde que vous vous retrouviez seul survivant sur une terre qui ne compte plus un brin d'herbe, avec au-dessus de la tête un ciel où pas un seul oiseau ne vole et sous les pieds un sol stérile qui ne vous offre aucune chance de survie. C'est une pensée terrifiante, pas de nourriture, pas d'espoir, pas d'avenir, aucun sens à donner à votre existence, vous avez tout perdu. 

J'étais vraiment très attirée par ce thème et j'ai vraiment apprécié le traitement qu'en fait Robert Merle, mettant au coeur des préoccupations de la poignée de survivants ayant échappé à la mort, avec Emmanuel à leur tête, le pouvoir, la sécurité et la spiritualité. La subsistance n'est pas tout, une fois les réserves de nourriture recensées, il faut penser à s'organiser, se structurer pour tenir sur le long terme. L'organisation sociale des survivants de Malevil devient pour le lecteur le fil ténu qui les lie à la civilisation et chaque fibre de son attention vibre au gré de leurs aventures, découvertes et déconvenues... On s'attache à chacun des personnages, ils deviennent familiers, ils sont précieux, ils sont les derniers êtres humains ! 

Ce que j'ai moins aimé et ce qui, par conséquent, mitige mon opinion finale, ce sont tout d'abord les longueurs, bien réelles, de la narration. Vraiment, l'auteur s'est fait plaisir, il a dû beaucoup travailler autour de la psychologie de ses personnages et de ce fait, il n'épargne à son lecteur aucun cheminement, aucune justification, aucune explication avant de poser les actes de ses protagonistes ; cela alourdit l'action qu'on aurait imaginée plus fulgurante, plus chirurgicale voire plus violente.

C'est Emmanuel qui raconte les évènements et son récit est à peine entrecoupé des notes de Thomas, un autre survivant, qui, tels des points d'orgue, viennent apporter une justification supplémentaire à ses actes. Emmanuel, propriétaire de Malevil et doté d'un ego plutôt solide, va assez naturellement prendre les rênes du pouvoir et occuper au fil des chapitres toutes les fonctions : exécutive et spirituelle. Cet état des choses ne m'a pas toujours semblé aller de soi. Le pompon est atteint avec le pouvoir de séduction d'Emmanuel qui ira jusqu'au culte de la personnalité, voire la déification. Too much.

Les survivants de Malevil sont bien des survivants mais ils ne sont pas si démunis que cela. Avec une logique souvent dissonante, l'auteur a veillé à ce qu'ils ne manquent pas complètement du nécessaire et disons que les murs de Malevil renferment un kit complet et quasi prêt à l'emploi de tout ce qu'il faut pour faire renaître de ses cendres une civilisation en péril. Des bougies (qui n'ont pas fondu malgré la brusque nappe de chaleur de l'explosion qui a tout détruit sur son passage), au foin heureusement remisé avec quelques animaux dans une cavité du roc, en passant par le papier qui permet à Emmanuel d'écrire son récit, au final, les fournitures dont ils disposent sont légion et là encore, méchante fille que je suis, j'aurais préféré les imaginer dans un dénuement véritablement apocalyptique...

Enfin, (et je m'arrêterai là car je ne voudrais pas vous détourner de ce roman qui reste une bonne dystopie à découvrir pour les amateurs du genre et également pour les adeptes de l'auteur) il faut quand même que je dise un mot sur la place des femmes dans le récit. Vous pourrez difficilement trouver moins féministe que moi et pourtant, j'ai tiqué à la lecture de Malevil sur les rôles dévolus à ses héroïnes. Soit vieilles et bonnes à faire la vaisselle, s’assujettissant d'elles-mêmes dans une dévotion muette et résignée envers la gent mâle. Soit jeunes et ayant difficilement droit à la parole pour exprimer idées et opinions. Aucune ne m'a paru bien crédible dans son comportement et dans ses choix. 

Robert Merle a donc choisi de faire de Malevil un roman viril, il l'est sans conteste mais, en pareilles circonstances, on ne saurait nier que la femme est plus que jamais l'avenir de l'Homme. Cela méritait, à mon sens, un peu plus de considération.

Un barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras

Mon mari et moi habitions dans le Lot-et-Garonne depuis peu quand, voulant découvrir la région, mon mari me concocta l'un de ces petits week-ends surprises dont il a le secret. Il m'emmena à Duras. Nous nous baladâmes, nous visitâmes le château et, au dîner, il m'offrit Un barrage contre le Pacifique.

Jusqu'alors, même si le nom de l'auteur me disait bien quelque chose, je ne savais rien de l'oeuvre de Marguerite Duras, je ne savais rien non plus de sa vie ni de son expérience indochinoise. Mais immédiatement, ce roman aux parfums d'orient me mit l'eau à la bouche. Tandis que je découvrais des paysages aussi peu familiers pour moi que ceux de la planète Mars puisque je ne voyage qu'en Europe, je m'aidais en faisant défiler dans ma mémoire les très belles images du film de Wargnier "Indochine". Je pense que c'est à ce prix que la magie du roman a opéré sur moi.

J'ai aimé le dépaysement du récit ; la lutte contre la misère des colons français, ces "oubliés du bout du monde". Le style Duras m'a quelque peu rebutée au premier contact mais j'ai été heureuse d'avoir persévéré car je me suis finalement assez vite acclimatée à son écriture. Il est probable que je lirai d'autres Duras dans l'avenir.

Quelques optimistes de Sempé

Toujours aussi incroyable ! Un humour aussi fin et dépouillé que le trait du dessin qui le fait naître et pourtant une force d'évocation forte qui illumine dans l'instant votre visage d'un sourire heureux. Voilà le secret de Sempé ! Un détail, objet ou moue, suffit à animer tout le sketch qui tient le plus souvent en un seul dessin.

Loin de l'univers du Petit Nicolas, ce recueil de dessins nous offre des instantanés amusants et tendres sur l'optimisme ou comment parfois, l'espoir, même ténu, d'obtenir rapidement une petite satisfaction nous fait faire ou dire des choses un peu ridicules. Les planches monochromes de Sempé ont vraiment le charme désuet des conversations entre amis que nous affectionnons au-delà de leur banalité. Instants du quotidien, scènes de la vie de tout le monde... c'est du comportement humain croqué avec justesse et justice que naissent ces drôles de dessins humoristiques qu'il est toujours aussi amusant et agréable de (re)découvrir.

Les brumes d'Avalon de Marion Zimmer Bradley

C'est avec plaisir que l'on retrouve dans ce tome 2 la suite de l'épopée arthurienne "au féminin" amorcée par Marion Zimmer Bradley dans "Les dames du Lac". 

J'ignore si c'est justement parce que la légende d'Arthur et ses chevaliers se décline via les aventures d'héroïnes plutôt que de héros (bien que les hommes ne soient pas exclus du récit, loin de là, mais ils n'occupent pas le devant de la scène) que sa noirceur nous touche davantage ou bien est-ce parce que je suis moi-même une femme ? Peu importe, l'important est que la violence et le tragique de ce récit nous touchent, point.

Morgane, Morgause, Viviane, Guenièvre (que je bafferais bien à l'occasion)... autant de figures fortes, de femmes déterminées, aux actes déterminants qui nous font vivre autrement des aventures qu'on croit bien connaître mais qui sont souvent galvaudée. Elles nous montrent aussi combien les rapports de force entre hommes et femmes, profane et sacré, monde celte et monde romain sont les véritables charnières de cette épopée tant mythique que mystique.

Les dames du Lac de Marion Zimmer Bradley

Jusqu'à ce roman, je me tenais prudemment en marge du monde arthurien, un peu comme on se tient au bord d'un précipice. N'étant pas très portée Fantaisy, ayant été contrainte et forcée, plus jeune, de jouer à Hero Quest avec mes frères (pour être la victime et la perdante 100% du temps évidemment), je restais paradoxalement et dans le même temps fascinée par le monde d'Excalibur (le film), par la légende, les fées, l'enchanteur, le trio amoureux Arthur/Guenièvre/Lancelot, etc. Bref, vous m'avez comprise... par la nébuleuse arthurienne !

Quelque part dans ma tête, un petit esprit me poussait à en découvrir un peu plus tandis que ma raison m'imposait de rester accrochée fermement au bord du vide car tomber dans le "précipice" c'était peut-être risquer de devenir une puriste du genre, de passer mes week-ends à faire des jeux de rôles avec des geeks ou à accumuler dans ma bibliothèque tout ce qui a été écrit de près ou de loin sur la fameuse Table Ronde, ses chevaliers, son Graal et le reste...

Voyez dans quelle angoisse je me trouvais ! 

J'en étais là de mes réflexions (et de mon manque de décision) quand mon beau-frère (l'un de ces fameux puristes que je redoute tant) me propose un beau jour de commencer par lire Les Dames du lac et me prête les deux premiers tomes des Dames d'Avallon. J'acceptai sans hésiter, voyant là un signe encourageant et étant peu effarouchée par la couverture façon comic strip.

Résultat : j'ai très bien fait d'écouter mon beau-frère ! J'ai aimé.

J'ai aimé me trouver dans une narration extrêmement féminine et moins guerrière que je ne le craignais. J'ai aimé retrouver les accents de la fine amor (cf. entre autres Lancelot le chevalier à la charrette) et une atmosphère qui allie harmonieusement magie, histoire remaniée mais crédible et analyse psychologique des personnages et de leurs rapports aux divinités, au sacré, à la royauté et aux autres peuples.

Le journal de Bridget Jones de Helen Fielding

Bien sûr, ce qui nous rend Bridget si attachante, c'est qu'elle nous rappelle toutes... nous. (Oui, désolée messieurs mais dans ce cas précis je vais prioritairement m'adresser aux dames).

Bridget s'habille comme nous, mange comme nous, grossit comme nous, peut être (très) maladroite comme nous (bon, allez, disons comme certaines d'entre nous), peut s'ennuyer au boulot (idem) et peut s'amouracher du mauvais type, si, vous savez bien, le beau gosse qui nous a décoché un jour un sourire Colgate en venant juste nous emprunter notre agrafeuse et qui nous a fait sentir irrésistible pendant environ... 2 secondes ! 

Après, côté narration, pour moi, même si je sais qu'il existe, le parallèle entre ce roman et le chef d'oeuvre de Jane Austen (Orgueil et Préjugés pour les incultes qui n'auraient pas deviner de quelle OEUVRE je parle, là) n'a jamais été flagrant, je ne l'ai pas cherché d'ailleurs, je n'ai pas voulu à tout prix établir un calque, ce n'est pas ça qui m'intéressait. 

Ce qui m'intéressait était de me retrouver dans les baskets d'une fille pathétique ayant en elle tout ce qu'il faut pour être heureuse mais totalement centrée sur les "embûches" de sa vie qui retardent son épanouissement : famille, boulot, maldonnes sentimentales, etc... Bref, le lot commun de tout trentenaire (ça y est les gars, je vous parle à vous aussi à partir de là) qui forge la femme ou l'homme incroyablement compétent(e) et capable qui sommeille en chacun de nous.

Snif, c'est émouvant, quand même, non ?

L'autre ingrédient qui nous fait aimer Bridget et surtout le style de son auteur est... L'HUMOUR ! Parce que, purée, ça fait quand même du bien de se bidonner de temps en temps sur un bouquin et c'est rarement avec Hugo, aussi génial soit-il, que ça peut le faire !

La perle de John Steinbeck

Dans la Bible il est écrit : "Tu ne peux servir qu'un maître : l'amour ou l'argent". Cette citation me semble parfaitement illustrer la terrible problématique traitée par Steinbeck dans ce très beau conte.

De par sa brièveté, il a la violence de l'éblouissement d'un éclair. Kino, pauvre pêcheur, chef de famille, mari et père, voit son existence basculer par la découverte d'un trésor, la plus belle perle jamais tirée des eaux profondes. Adieu simplicité et honnêteté d'une existence humble et laborieuse, bonjour détresse de la concupiscence, vanité du possédant et folie du chercheur d'or qui pense que tout sera désormais possible. Comme l'innocent Sméagol de Tolkien devient peu à peu le répugnant Gollum, rongé par la matérialité d'un espoir de richesse qui tient dans la paume de sa main, Kino va dévaler quatre à quatre les degrés qui mènent vers les sentiments les moins nobles jusqu'à tout perdre avant même d'avoir possédé.

Récit poignant qui a fait vibrer en moi la corde sensible de la compassion et de la charité, la Perle est une très belle illustration de l'influence néfaste des biens terrestres sur l'équilibre social. Je n'ai qu'un regret, que le récit ait été si court mais pour qu'il conserve son identité de conte philosophique il se devait de l'être.

La mécanique du coeur de Mathias Malzieu

Je viens d'achever la lecture de la Mécanique du Coeur, oeuvre dont j'ignorais l'existence il y a encore quelques jours, jusqu'à ce que Clavie me l'envoie. C'est donc un pur hasard qui m'a fait choisir ce livre dans sa liste de livres à échanger ; c'est une jolie trouvaille.

Je ne peux qualifier les mots de Mathias Malzieu de "roman". C'est un court récit mais un long poème... Un poème qui se lit comme on écoute une chanson et j'aimerais pouvoir ajouter "une chanson tirée du répertoire de Dyonisos" sauf que je connais mal ledit répertoire. Je m'aventurerai seulement à avouer que très vite, miss Acacia a pris pour moi les traits de la chanteuse complice Olivia Ruiz avec ses airs mutins, son tempérament andalou et la grâce qui habite chacun de ses gestes. J'ai souri en lisant les remerciements de l'auteur en fin d'ouvrage.

La Mécanique du Coeur est un texte tellement poétique que je suis contente, au final, qu'il soit si court car son phrasé très imagé m'aurait sans doute lassée s'il s'était étiré en longueur. Or, tel qu'il est, ce ne fut pas du tout le cas, au contraire. Je me suis laissée entraîner comme dans une danse par l'incroyable musicalité du texte qui déroule avec fluidité un conte d'une beauté quasi irréelle. Pendant que je lisais, j'avais la sensation de voir un très beau dessin animé défiler devant mes yeux redevenus ceux d'une enfant écoutant une belle histoire d'amour.

Riche de sa simplicité, le roman-poème-chanson du compositeur-chanteur-écrivain séduit par son naturel, sa pureté, son parfum de bohème et même par sa dimension dramatique qui permet à chaque lecteur de s'identifier à Little Jack dans ses rapports affectifs à ses parents, ses amis et/ou ses amours. 

Les allumettes suédoises de Robert Sabatier

Roman largement autobiographique, les Allumettes Suédoises (récit qui précède Trois sucettes à la Menthe et les Noisettes Sauvages) retracent l'enfance de Robert Sabatier sous les traits du petit Olivier, orphelin, gamin du pavé parisien.

Les aventures d'Olivier sont exactement le pendant plein de vie et d'espérances des noires tribulations de son homonyme anglais Oliver Twist. Non, le parallèle n'est ni osé ni irrévérencieux mais totalement avoué et assumé par l'auteur lui-même.

Paris, années 30. Olivier est orphelin et recueilli par un couple de cousins. Il va grandir comme une herbe folle, plein de vie et d'énergie, dans les rues de Montmartre, offrant aux lecteurs du XXIème siècle que nous sommes un portrait nostalgique et enthousiasmant des rues de la capitale, lui conférant une âme poétique malgré sa crasse, ludique grâce aux nombreuses trouvailles qu'Olivier et ses amis vont inventer pour se divertir, et ô combien attachante. Un parfum d'antan pas si lointain qui a personnellement ravivé en moi le souvenir de mes grands-parents qui ont eux aussi grandi dans ce Paris de l'entre-deux-guerres.

Ce que j'ai aimé dans ce court récit, c'est justement la vie, l'espérance et l'énergie qui, malgré une trame de départ dramatique, prennent le dessus pour éclater dans un vrai message de foi en l'amitié et en l'existence. 

Je considère que Sabatier est un auteur qu'on peut mettre entre les mains des lecteurs en herbe , son style étant très accessible à la jeunesse.

La Bougainvillée de Fanny Deschamps

France, pays de Dombes, 1762. Jeanne, blonde orpheline élevée dans la bonne société, fine, spirituelle, cultivée, aussi belle qu'intelligente, en un mot une parfaite héroïne de roman, est éperdument éprise du Dr Aubriot, Philibert de son petit nom. Pas très sexy, soit dit en passant, et je vous accorde que ce nom irait mieux à son cheval mais, savant et intellectuel, bien qu'étant plus âgé, cet homme de science possède néanmoins le charme calme et assuré d'un Ashley Wilkes (oui, il y a un petit quelque chose d'Autant en emporte le vent dans la Bougainvillée). Sans doute incarne-t-il pour notre belle ingénue l'image du père qu'elle n'a jamais connu ? peu importe, en vérité, ce qui est plus intéressant, c'est que l'équation amoureuse proposée par l'auteur se complique sérieusement lorsque un second mâle, Vincent (un peu mieux, non ?), entre en scène, mettant à mal les sentiments de Jeanne. Lettré lui aussi mais moins subtil que le sieur Aubriot, beau, libertin et fougueux, Vincent ne vous laissera sans doute pas de marbre vous aussi. Qui plus est, il est corsaire, ce qui ne gâte rien ! (Tiens, corsaire... hum, serait-ce notre Rhett Butler ?)

Vous l'aurez sans doute compris, la Bougainvillée invite le lecteur à découvrir les tribulations d'une jeune beauté qui bien qu'étant inexpérimentée s'avère déjà très dégourdie, curieuse et passionnée. A l'appel du destin, quelle héroïne digne de ce nom résisterait ? :-)

C'est à Fanny Deschamps et à sa Bougainvillée que je dois une part de ma passion pour la lecture. Je dois bien avouer qu'adolescente et encore aujourd'hui adulte, le récit des aventures et des amours de Jeanne m'a scotchée à mon bouquin et a exercé sur moi la magie de son rythme très soutenu et de sa narration particulièrement agréable à lire.

Les piliers de la Terre de Ken Follett

La première chose qui m'a surprise en lisant les Piliers de la Terre, c'est que la trame changeait du tout au tout avec ce à quoi j'avais été habituée par Ken Follett dont je suis une lectrice plutôt assidue.

Le Moyen-Âge ! Fichtre, ça me changeait drôlement des espions, des terroristes et des aventuriers sans scrupules ! 

A ma première lecture (je l'ai relu plusieurs années après pour me préparer à lire la suite Un Monde Sans Fin, grosse erreur ! cf. ma critique), je me rappelle avoir un peu "lutté" au début pour m'accrocher. J'avais l'impression que Tom et sa famille errerait sans fin dans les champs gelés or je tenais un bon pavé en main... le spectre de l'ennui rôda alors autour de mon fauteuil. MAIS, fort heureusement, ma patience a été récompensée car j'ai très vite été emportée par le tourbillon des aventures qui constituent la trame du roman. J'ai aimé suivre la construction de la cathédrale, je me suis attachée à tous les personnages (même aux méchants !) et j'ai freiné des quatre fers quand j'ai vu s'amenuiser irréversiblement le bloc des pages qui me restaient à lire...

L'un des rares romans qui ne soit pas un classique, "monstre de la littérature" (dont je raffole), qui m'ait autant captivée et aimantée à mon fauteuil...

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